Schelling

Schelling Nachlass-Edition


Cher Monsieur Schelling –

je ne sais si mon nom qui depuis si longtemps n’a plus frappé vos oreilles se retrouvera dans votre memoire – On pretend que les choses les plus profondes s’en effacent quand rien ne les rappelle – et puisque je ne me flatte pas que mon souvenir ait dans votre coeur des racines aussi fortes que dois-je penser de votre premiere impression lorsqu’en recevant ma lettre vous n’en reconoitrez peut-etre plus l’auteur – les choses les plus douces de la vie celles qui ont leur source presque dans l’immortalité car elles viennent de l’âme seroient-elles fugitives comme les sensations? et l’amitie qui nous fait rêver les sentimens celestes et qui par sa pureté nous en donne l’avant gout at-elle besoin comme l’amour d’alimens exterieurs? Non ce feu sacré se nourrit de lui même vit de son essence – comme notre etre il a sa source dans le Ciel et s’envole avec notre âme jusqu’au pieds de L’Eternel – voilà mon poëme sur l’amitié si cela vous paroit absurde oubliez moi ou plutôt Vous l’avez deja fait – si c’est votre croyance nous serons toujours amis quand même tous les obstacles nous empêcheroient de nous communiquer nos pensées nos sentimens – il est bien fort bien vrai celui que j ai ressenti pour Vous des le premier moment de notre conoissance – j ai vu depuis une foule de gens spirituels instruits savans aimables mais aucun qui m’eut inspiré un interêt de cette nature aucun dont la conversation m’eut laissé des traces aucun dont le metal eut raisonné comme le mien – Il est des êtres que la Providence a particulierement destiné à comprendre et j ai reçu pour don l’intelligence de votre âme je dis de l’âme car mon esprit est si peu de chose qu’il y a mille personnes qui peuvent s’elever à côté du vôtre mieux que je ne pourrois le faire – cette nuance qui est surtout à la portée d’une femme ne vous echappera pas j en suis sûre – la comprendre c’est presque comprendre leur destinée car Dieu ayant voulu qu’elles fussent tout par le sentiment leur accorda une intellectualité d’autant plus dans nos attributions qu’il paroit nous avoir plus oté dans la vôtre et si mon esprit restera toujours audessous et peut-être même seroit indigne de vous comprendre mon âme peut s’elever aux plus hautes regions que vous voudrez lui faire parcourir car je sens en moi la lumiere qui doit eclairer cette route – Vous m’avez proposé un sujet de correspondance eh bien expliquez moi tout ce que vous savez des mystères de la nature intelligeante des mysteres de l’ame que je pressens comme un aveugle qui a l’instinct de la lumiere et qui ne peut la definir – eh bien soyez mon flambeau j’allumerai tout à ce foyer c’est à sa lueur que vont s’ouvrir mes yeux et vous savez qu’une fois le voile dechiré les premiers rayons de clarte apperçus – la vue s’etend se fortifie d’elle même – Puisque Vous trouvez que les idées fortes sont un besoin de mon âme alimentez cette Sehnsucht donnez lui de la nourriture elle meurt par l’inaction – posez vous même une première question elles vont se suivre se developper et vous trouverez peut être un interêt plus grand que vous ne pensez à etendre à agrandir les facultés d’un etre organisé pour le sentiment des choses belles et elevées – Vous me dites devoir toujours descendre dans ce monde pour vous entretenir avec moi je fais tout l’opposé et ne puis vous ecrire sans un certain elan d’âme si bien que jusqu’apresent j oubliai de vous parler de l’objet principal de ma lettre qui est de vous recommander un jeune anglois fort interessant qui ayant le plus grand desir de vous connoître fait le voyage de Münich pour cela – C’est un de ces hommes qui sont tout harmonie et a cote d’un fond riche d’un gout peut être trop formé pour son âge il n’y a pas une pensée qui ne fasse la suite d’une autre rien d’incoherent – tout en lui fait ensemble tout est classé tout est ordonné et embelli d’une imagination eminament poëtique – mais a côte de cela il a un tel gout des etudes profondes et serieuses qu’il dedaigne presque la poësie comme vous dedaignez les belles lettres – il lui faut du sublime du Shakspear où rien du tout où sa propre rêverie vaut mieux – d’ailleurs ce que je vous en dis est presque deviné car je l ai vu bien moins que je ne l’aurois desiré – il n’y a qu’une conversation comme la vôtre qui puisse l’intéresser et comme ne n’ai pas le bonheur d etre ni un Schelling ni un Shakspeare il m’avoit mis toutafait de coté je me venge par des bienfaits en lui procurant votre conoissance. J’espere que vous l’accueillerez avec toute l’affection que vous me portez – dans l’absence ceux qui viennent de nos amis sont presque des amis soyez le pour lui il en est digne et je prendrai ma part de ce que vous ferez en sa faveur dans les premiers momens car dans la suite je n’y entrerai plus pour rien

Adieu cher Monsieur Schelling dites ce que le coeur a inventé de plus amical de plus tendre a votre femme – embrassez vos enfans et surtout Julia mon rêve de beauté cette petit penseur qui accomplira un jour les vôtres Adressez moi votre reponse a Mr Huffland a Berlin – et demandez des details sur mon compte a Monsieur Reeve qui est le porteur de cette lettre je m’appercois que comme le mot de l’enigme – je ne vous l’ai nommé qu’a la fin de ma lettre – ma fille qui est deja une grande personne se rappelle à votre souvenir elle a conservé parfaitement le vôtre il est dans le coeur de la fille et de mère quoique d’une maniere differente car elle n’avoit que lorsqu’elle vous a vu. n’irez vous pas à Karlsbad cet il se peut je passerai par là soit pour rejoindre mon Pere qui va à Embs soit pour voir ma Mère qui peut être ira rendre son hommage au Sprudel ne tardez pas a me donner un mot de reponse. le plaisir de vous voir en depend peut être
Votre devouée

Pauline Ivanovska

le certain ouvrage traduit par Monsieur Cousin ne m’est jamais parvenu vous devriez me l’envoyer à Berlin je veux vous lire puisque je ne vous vois pas.