Schelling

Schelling Nachlass-Edition


Monsieur.

Je ne sais si vous vous rappelez un jeune homme Russe de nation, que vous vites à Carlsbad, l’année . Il eut l’avantage de souvent s’entretenir avec vous de sujets de philosophie, & vous lui fites l’honneur de lui dire que vous trouviez de la satisfaction à lui communiquer vos pensées. Vous lui dites entre autres, que vous aviez modifié sur plusieurs points vos idées, & vous lui conseillates d'attendre, pour prendre connaissance de votre philosophie, que le nouvel ouvrage dont vous vous occupiez alors, parut. Cet ouvrage n’a point paru, & ce jeune homme, c’etait moi. En attendant, monsieur, j’ai lu tous vos écrits. De vous dire que je me sois élevé sur vos traces, à ces hauteurs ou votre génie vous a porté par un si bel élan, ce serait peut-ètre présomption de ma part. Il me souviens que vous trouviez que M. Cousin ne vous avait pas bien compris; & je serais bien mal avisé, homme inconnu dans le monde européen, de prétendre aller en avant d’une si grande renommée littéraire. Mais il me sera permis je crois de vous dire, que l’étude de vos ouvrages m’a ouvert un monde nouveau; qu’à la lumière de votre esprit, j’ai entrevu dans le domaine de la pensée, des espaces qui m’avaient été naguères entiérement derobés; que cette étude m’a été une source de fécondes & délicieuses méditations. Et il me sera permis de vous dire encore, que, tout en vous suivant en vos routes sublimes, il m’est souvent advenu d’aboutir à d’autres lieux que ceux où vous étes arrivés. Aujourd’hui j’apprends par un ami qui dernierement a passé quelques jours dans votre societé, que vous enseignez une philosophie de la révélation. Ce Cours public que vous faites maintenant, monsieur, c’est je présume le développement de cette pensée qui germait en votre esprit lorsque je vous vis à Carlsbad. J’ignore quelle peut ètre la doctrine que vous exposez à cette heure à votre auditoire: quoique je vous l’avoue, j’ai cru souvent pressentir, en vous lisant, qu’une philosophie religieuse devait un jour découler de votre systême; mais je ne puis vous dire comme j’ai été heureux d’apprendre que le penseur le plus profond de notre tems, soit venu à cette grande idée de la fusion de la philosophie avec la religion. Dés le premier moment où je commençais à philosopher, cette idée se présenta à moi comme le fanal & le but de tout mon travail intellectuel. Tout l’intérêt de mon existence, toute la curiosité de ma raison, se trouvèrent absorbés par cette idée. Et à mesure que j’avançais dans la meditation, je m’assurai que c’etait aussi là le grand intérêt de l’humanité. Chaque nouvelle pensée qui venait se grouper dans ma tête, à cette pensée première, me semblait une pierre que j’apportais à la continuation du temple où tous les hommes devaient un jour se réunir pour y adorer en parfaite connaissance, le Dieu évident. Perdu dans les solitudes intellectuelles de mon pays, je cru longtems ètre le seul à m’epuiser en ce labeur sacré, ou du moins n’avoir que peu de compagnons disséminés par la terre. Je découvris aprés, que tout le monde pensant marchait dans la même direction: & ce fut un grand jour pour moi, que celui où je fis cette découverte. Mais aussitót je fut frappé du besoin d’une haute raison personnelle, d’un grand agent isolé, fait pour guider toutes les raisons, tous les agens de la masse. Délors, naturellement, je songeais à vous. Je me dis, cet homme si haut placé dans la sphére morale de l’univers, à qui le genre humain doit en grande partie d’avoir retrouvé ses premiéres & saintes intuitions, ce peut-il que la nouvelle lumiére qui certainement va bientòt nous éclairer tous, ne vienne à luire à ses yeux de tout son éclat, avant qu’elle ne se manifeste aux yeux de tout le monde? Lui, qui a accordé tant d’élémens divergens de la nature humaine, ne viendra t’il pas aussi à accorder l’élément religieux avec l’élément philosophique, qui déjà se touchent? Enfin, dans mes voeux intimes de progrés & de perfectionnement, je vous destinais à accomplir la grande révolution vers laquelle selon moi, tendait la raison nouvelle. Et voilà que l’on me dit que ce n’est plus la science de la terre, mais la science du ciel, que préche votre parole éloquente; voilà que mes voeux, mon pressentiment, se trouvent en quelque sorte, réalisés!

D’abord, monsieur, je n’ai voulu vous écrire que pour vous remercier. Mais à cette heure je ne puis résister à l’envie de connaitre quelque choses de cette face nouvelle de votre systême. Serait ce trop que de vous demander, (sans autre titre à cette faveur, que ma passion du progrés de la raison humaine, & ma qualité de citoyen d’un pays grandement nécessiteux de lumiéres,) quelques données générales, sur les bases, ou sur l’idée fondamentale de votre doctrine actuelle? Car, toute puissante qu’est votre voix, monsieur, elle ne retentit pas jusqu’en nos latitudes. Nous sommes trés loin de vous, monsieur; nous appartenons à un autre systême solaire; & le rayon lumineux, partant de quelque astre de votre monde, a un chemin ènorme à faire avant d’arriver dans le nôtre, & souvent se perds dans le trajet!

Si M. Tourgenief, l’ami dont je vous parlais tantòt, continue d’ètre en relation avec vous, il pourra peut-ètre vous dire que mes études & mes travaux me rendent digne de votre commerce. Toutefois, je ne veux aprèsent, ni vous parler de mes propres idées, ni soumettre à votre autorité, ce que j’appelle aussi mon systême. Je sais que, si je dois compter sur quelque chose, cette fois, c’est seulement sur l’intérêt que vous mêmes vous pourriez prendre à introduire dans votre philosophie, non pas moi seul, mais par mon intermédiaire, toute un jeune génération, pauvre de présent, mais riche d’avenir, aussi avide de lumières qu’elle a peu de moyens de satisfaire cette ardeur d’instruction, & dont les grandes destinées ne sauraient assurément ètre indifférentes au sage qui aspire à embrasser la destinée universelle de toutes choses.

Je desire beaucoup, monsieur, ne pas me tromper dans ma prévision, cette fois, comme l’autre; mais quoi qu’il arrive, je ne cesserai jamais, ni de vous admirer, ni de garder la mémoire de ces quelques heures où j’ai jouis de votre entretien.

Veuillez, monsieur, agréer les assurances de mon profond respect.

Chadayef