Schelling

Schelling Nachlass-Edition


Il y a longtemps, mon cher ami, que j’aurais du repondre à votre lettre du . Mais mes occupations s’amoncelent tellement que je puis à peine y suffire. Je ne veux pourtant pas rentrer dans la vie Universitaire sans avoir causé un peu avec vous.

Loin d’etre choqué le moins du monde des critiques que vous me faites sur mes leçons de 1828, je vous en remercie sincèrement. Si j’avais pu douter de votre amitié, je l’aurais reconnue là. Vous me prouvez ainsi que vous me portez un veritable interet, et même que mes travaux vous inspirent quelque estime, puisque vous prenez la peine de m’en montrer les cotés faibles et le long chemin que j’ai encore à parcourir pour arriver au but définitif. Merci, encore une fois, merci. Vous me connaissez assez pour être bien convaincu que je ne parle pas ainsi par politesse, mais du fond du cœur; et je vous supplie de vouloir bien me continuer les même avertissemens sur mes leçons de 1829.

Je mets d’autant plus de prix aux conseils que je sollicite de votre amitié, qu’ils m’avertissent et m’eclairent sans me subjuguer. Ainsi je suis fort aise de connaitre votre opinion sur le passage de mes leçons relatif à la Création, mais je suis bien loin de m’y rendre. D’abord je persiste à allier dans le principe éternel la plus haute liberté et la plus haute nécessité, et contre cette théorie vous me paraissez assez mal venu, ne vous en deplaise, à me citer votre essai sur la liberté de l’homme. Ensuite il ne faut pas qualifier cette theorie de Néoplatonisme; car précisement les Neoplatoniciens, avec lesquels il ne faut pas d’ailleurs plaisanter, pèchent pour n’avoir pas assez profondement entendu cette théorie; ce qui leur a fait prendre en dedain ce monde et les choses visibles. Il n’a jamais été non plus dans mon intention de donner le Fini ni pour un élement ni pour un principe primordial, puisque je pars de l’unité absolue; et il est evident que je ne le donne comme un element sui generis que dans la classification des élemens de l’ordre géneral, tel qu’il est aujourd’hui et tout formé. Et, avec votre permission, c’est ainsi qu’en juge Platon dans le Philèbe. Mais en même temps, mon cher ami, je suis assez de votre avis quand vous me dites que j’aurais mieux fait de ne pas appliquer brusquement et violemment ces categories à l’histoire et surtout à la Geographie, application que vous trouvez un peu dans le gout de Mons. Ast. Ici vous pourriez bien avoir raison, et je compte bien faire mon profit de votre critique.

J’aborderai avec la même simplicité un autre point de votre lettre, celui où vous supposéz que je sois embarrassé entre Mons Hegel & vous. Non, je ne suis point embarassé, car je vous aime et vous estime profondement tous les deux, et profite de l’un et de l’autre, sans vouloir jurer ni par l’un ni par l’autre. Tous les deux vous m’avez recu en 1818 avec une cordialité que je n’oublierai jamais, et quand une police en delire osa donner sur ma personne le scandale d’une arrestation arbitraire qui pouvait mettre en peril ma reputation de bon sens et de loyauté, tous deux, et lui surtout, vous m’avez donné des gages d’une estime et d’une amitié non équivoques. Jugez donc après cela, quelle faiblesse d’ame il y aurait à moi d’aller abandonner l’un ou l’autre, pour tel ou tel systême metaphysique qui certes ne pourra jamais être aussi evident à mes yeux que cette pauvre petite maxime morale, qu’il faut rester fidele à ses amis. Vous vous etes aimés; puis vous vous etes refroidis, maintenant vous voilà brouillés et presque ennemis. Je le regrette, mais je suis bien déterminé pour ma part à ne pas me brouiller volontairement ni avec l’un ni avec l’autre, quoiqu’en puisse dire et penser l’un ou l’autre. Plus d’une fois à Berlin, j’ai fait taire les amis de Mr Hegel, lesquels ne me plaisaient pas le moins du monde. Pour lui, je lui rends cette justice que jamais il ne m’a dit un mot qui pût blesser les sentimens que je vous porte. Je ne crains pas d’ajouter qu’il me respecte assez et me connait trop pour ne s’en être jamais avisé. Trouvez bon, mon cher ami, qu’il en soit de même avec vous. Votre parfaite loyauté doit comprendre la mienne, et vous concevez que je ne dois ni ne veux souffrir, de qui que ce soit, aucune expression de mepris pour un homme dont je fais profession d’être l’ami. – Fort bien, direz-vous, pour les individus; mais entre les systêmes, il faut bien se prononcer. Je n’en vois pas la nécessité. Je suis un ami de la vérité qui après avoir dépassé, je crois, le peu qu’on savait de philosophie en France, a été demander des inspirations à l’Allemagne. Elle m’en a fourni abondamment; delà une reconnaissance et une vraie tendresse qu’une indigne persecution n’a point affaiblie. J’y ai étudié Kant, et je crois le comprendre. J’oserais presque en dire autant de Fichte. Pour vous, je vous ai moins étudié, je vous comprends moins; vous êtes trop au dessus de moi pour que je puisse vous mesurer. Je profite donc de ce qui me convient ça et là dans vos idées, mais sans juger l’ensemble, sans adopter ni rejeter votre systême. Il en est de même de Hegel, avec cette difference qu’avec lui j’en suis reduit à des conversations fugitives, ses livres étant pour moi lettre-close. Seulement il me semble que vous vous ressemblez en beaucoup de points, et quand je vous vois vous battre, je vous dirais volontiers: mes chers amis, vous tirez contre vous mêmes. Je n’apperçois encore que vos ressemblances, quand au fond. Ne vous entendant pas parfaitement, je ne me prononce pas sur votre compte et ne parle ni de l’un ni de l’autre, excepté pour rendre hommage à votre merite superieur, et à la bonté avec laquelle vous m’avez tous deux accueilli. Voilà où j’en suis; plus tard, je vous étudierai tous deux sérieusement et me prononcerai peutetre; jusqu’ici je reste dans le doute et le silence, comme un homme trop sincère et trop ferme pour se laisser entrainer au delà de sa conviction.

J’aurais encore cent mille choses à vous dire. Mais j’en ai dit assez pour vous. Prenez-moi, mon cher ami, pour un homme honnete et qui vous aime, et dont les travaux philosophiques ne sont peut être pas tout a fait indignes de votre attention, si vous les prenez dans leur vrai point de vue, c’est à dire relativement à la France, à laquelle seule je m’adresse. Elle commence à m’entendre, et grace à ma constance et à mon zele, et aussi à ma prudente circonspection, le gout de la philosophie se repand; et dejà des essais heureux attestent un travail veritable. Je suis tout enfoncé dans la polemique contre Locke, Condillac, Helvetius, Cabanis, Tracy &c. Là est pour moi le champ de bataille. Je suis à Paris et non pas en Allemagne, et Paris, mon cher ami, c’est Londres, c’est Edimbourg, c’est la Belgique, c’est l’Italie.

Adieu, aimez-moi toujours, ecrivez moi, et envoyez moi d’utiles critiques; elles seront toujours recues avec les sentimens que je vous ai voués

Victor Cousin.