Schelling

Schelling Nachlass-Edition


Bavière

Monsieur Schelling

prof. à l’université de Munich

président de l’académie royale

à Munich

Monsieur,

un accident grave qui m’est survenu dans le courant du , ne m’a pas permis de vous écrire plus tôt – j’ai eu un vomissement de sang par suite duquel on m’a interdit tout travail et toute conversation. J’étais sur le point de me résigner encore pour quelques années aux fatigues de l’enseignement oral, j’allais en un mot rentrer dans l’université, quand ce symptôme de désorganisation est venu tout à coup changer mes projets. cette fois, l’université n’a pas pu me refuser une retraite, et bien qu’il ne s’agisse que de 7 à 800 francs par an, je suis loin d’y être indifférent – j’y joindrai peut-être 1200 # de rente que je sauverai des débris de ma fortune, de sorte que j’espère n’être pas gêné dans mes mouvemens pour l’usage qu’il me conviendra de faire de ma liberté. un second voyage à Munich devient ainsi très exécutable; mais malheureusement ce sera à la condition de n’y pas faire un trop long séjour, ma poitrine ne supporterait pas votre rude climat. Les médecins me conseillent d’aller passer l’ en Italie et je saurai bien m’arranger pour revenir en France par la Bavière

j’ai presque honte de vous parler de moi et de mes projets, au milieu de tant de sujets de préoccupation et de découragement. où en serons-nous dans un an et même dans six mois? ici nous nous attendons au renouvellement des scènes de et . les journaux vous auront appris les profanations des journées du et ; mais cela ne vous aura pas donné une idée de la froide indifférence avec laquelle on a laissé faire. le jour dans les rues la garde nationale regardait tomber les croix en riant et en faisant les plaisanteries les plus indécentes. le soir dans les salons, les bals étaient tout aussi brillans et aussi gais qu’à un carnaval ordinaire, j’avoue que ceci m’a désenchanté. nous en sommes définitivement au point où en étaient les Grecs du bas empire, à la superstition près. Le séjour de Paris m’en est devenu presque odieux; j’aurais sous les yeux un tout autre spectacle dans ma bonne province de Bretagne; mais j’y serais exposé à des perquisitions domiciliaires à cause de mes relations d’amitié avec plusieurs personnages suspects du pays, et je troublerais le repos de ma famille. je reste donc ici jusqu’à nouvel ordre, travaillant à mon ouvrage autant que me le permet ma santé et mes inquiétudes sur l’avenir de mon malheureux pays. vous ne vous figurez pas à quel point tout cela tue mon imagination et paralyse mes facultés intellectuelles –

malgré les petites tracasseries que l’opposition suscite à votre gouvernement, je persiste à vous estimer bien heureux en comparaison de nous. ce qui se passe chez vous est pure affaire d’imitation ou plutôt de singerie; mais les masses sont saines, et dans les classes éclairées on s’intéresse encore aux progrès de l’intelligence humaine. ici il faut chercher bien long-tems pour trouver quelqu’un qui sache qu’il y a quelque chose au dessus de la politique. Mr Cousin dit qu’il serait absurde de parler philosophie et qu’il ne faut penser aujourd’hui qu’à prendre son fusil et à faire l’exercice. voilà ou a abouti ce culte de la science qu’il professait avec tant d’emphase il n’y a que deux ans. c’est un véritable bonheur pour moi de pouvoir me dédommager dans ma correspondance avec vous du silence qui règne autour de moi. si vous daignez nourrir en moi par vos lettres l’enthousiasme que m’ont inspiré vos ouvrages, peut-être pourrai-je dans des tems meilleurs transmettre aux autres ce que j’aurai reçu de vous. cette dernière lueur d’espérance qui me reste encore en dépit de tout fera que je me livrerai à mon travail de traducteur avec tout le zèle d’un homme qui ne douterait pas de son siècle. je n’ai pas besoin de vous dire que j’attends l’original avec impatience et que je vois avec plaisir approcher l’époque à laquelle vous m’avez promis de m’expédier les premières feuilles.

agréez l’assurance de mon profond respect et de ma bien vive reconnaissance

R

mon adresse est collège Louis le grand rue St jacques.