Quelle fut ma joye en recevant votre lettre – Apres tant d’années d’absence apres une interruption de correspondance aussi prolongée vous retrouver de même a eté pour moi un sentiment plus qu’agreable. Le souvenir si amical que vous avez conservé a ma Mère m’a aussi touché au plus haut point – enfin cette lettre a donné entree à mon âme à des sentimens aux quels elle etoit fermée depuis longtemps Nous etions à une epoque où on ne pouvoit plus croire ni au bien ni au bonheur ni à la joye et quand on retrouve un de ces sentimens il paroit que c’est une nouveauté Ma Mere que j’ai rejoint apres deux ans d’absence vient de me dire qu’elle a passé l’eté avec vous à Karlsbad que vous lui avez temoigné une amitié dont elle a conservé le plus agreable souvenir mais qu’elle n’a jamais reçu la lettre que vous me dites lui avoir ecrit – Au milieu de ces ### elle a du s’egarer mais quoique nous regrettions qu’elle soit perdue elle ne l’est point pour notre coeur qui a recueilli cette preuve de votre interêt pour nous – Je voudrois apresent Vous faire connoitre ma fillequi devient une personne toutàfait distinguée elle m’a enlevé plusieurs amis qui m’ont abandonné pour elle – cela n’empêche pas que je voudrois Vous la faire connoitre avec toute son originalité et le piquant qu’il y a à trouver un esprit mâle sous les formes gracieuses d’une femme – elle apprend tout elle sait tout – elle dévine tout – J’ai passé à Geneve où elle a suivi des cours publics outre les etudes soignèes d’une education privée – Elle a quelque chose d’absolu que donne toujours le sentiment de sa propre force Mais la femme paroit à travers cette surface masculine et cela forme un contraste charmant – elle est plus grande que moi – plus savante que moi – plus spirituelle que moi et plus jeune que moi enfin tous les avantages possibles elle les a sur moi et c’est presque une foiblesse de me conserver son amitie quand on la voit – Je Vous crois dejà à moitié transfuge avant de l’avoir vu et m’echappant toutafait quand vous aurez fait sa conoissance Je vous envoye une petite traduction qu’elle fit dans l’espace d’un moment – cela vous plaira – j’en suis sûre quoique l’idée principale est pour vous sans interêt roulant sur un mystere que votre religion n’admet pas. – Mais pour moi le mystere c’est la divinité – la poësie c’est le mystere otez ce mot et vous desenchanterez la nature entière – Comprenez Dieu et le Ciel disparoit comprenez l’homme et Dieu disparoit cet enchainement d’inconnu est la revelation d’une vie future car tant que l’homme est dans ce monde il doit tout ignorer et tout esperer – Je suis bien hardie de dire ces choses à vous qui savez plus que les autres hommes – mais qui a coté de cela n’en etes que plus modeste que plus religieux que plus bon que les autres hommes – je n’oublierai jamais ce que vous me dites lorsque nous admirions la nature et ses beautés – Ce sont les degres les echelons sur les quels on remonte à l’auteur de la creation au-quel dites vous – j’ai tout rapporté – Voilà l’atheisme qu’on reproche a la phylosophie et voilà comme on est jugé au tribunal de l’ignorance – c’est une chose à la quelle vous devez vous soumettre car de ceux qui peuvent sciement vous juger il y en a tres peu dans le monde. Je ne sais pas vous juger mais je sais vous aimer vous admirer et vous porter tous les sentimens que vos qualités inspirent independamment de tout ce que nous autres profanes ne sommes pas dignes de comprendre –
Dites je vous prie mille amities mille choses tendres et affectueuses à votre femme si aimable et si angelique je voudrois bien faire une course à Münich pour vous voir mais ne dependant presque jamais de moi cela m’est impossible et je dois me borner a vous envoyer de loin mille expressions d’amitiés –
Pauline Ivanovska
Je suis ici avec mes Parents. Je crois que mon Pere passera dans une des villes les plus proches d’Ems pour pouvoir y revenir au – Ma Mere revient dans vos terres et je l’accompagnerai mais nous restons tous ici jusqu’au jugez quel plaisir j’aurais a recevoir une lettre de vous avant notre depart – si mon Pere vouloit que nous passions l’hyver avec lui ou plutôt s’il y consentoit j’en aurois une Joye double car cela me donneroit l’espoir d’aller au printemps ne fut ce que par le eilwagen vous voir J’en ai eu plusieurs fois la tentation mais avec tout ce monde qui m’accompagne cela aurait eté impossible –